André Rauber, dans une lettre de lecteur parue dans le dernier Gauchebdo, fait référence au phénomène de « pipolisation » de la politique, apportant ainsi sa contribution au débat qui a agité le POP plusieurs semaines sur cette question. Or, rien n’indique, électoralement parlant, l’existence d’une telle évolution.
Dans le cadre de « l’affaire Marianne Huguenin », certains militants se sont désolés de constater une personnalisation croissante de la vie politique, dont témoigneraient la proportion de bulletins modifiés ainsi que l’écart important entre les résultats personnels de Josef Zisyadis et Marianne Huguenin d’une part et ceux des seize autres candidats d’autre part. Or, contrairement à ce qu’on pourrait croire, en termes électoraux, la personnalisation de la politique n’augmente pas.
La comparaison de la proportion de bulletins compacts, tous partis confondus, lors de l’élection vaudoise au Conseil national de cette année avec les mêmes élections précédentes est éclairante.
D’une part la proportion des bulletins compacts ne baisse pas, mais tend au contraire à augmenter. Elle passe de 51,55% en 2003 à 57,9% en 2007 ! En réalité, il y a baisse importante de la proportion de bulletins de liste modifiés (de 40,2% en 2003 à 28,32% en 2007) et faible augmentation de la proportion de bulletins sans dénomination (de 8,25% à 13,78% en 2007) ; mais en tout cas il n’y a pas eu en quatre ans d’augmentation de la tendance des électeurs à modifier les listes. Si l’on remonte encore plus loin, les chiffres ne sont pas fondamentalement différents. En 1995, seuls 46% des électeurs votaient une liste compacte ; en 1979, ceux qui votaient compact étaient plus nombreux qu’en 1995 et 2003, mais moins nombreux que lors de la dernière élection : 54,1%.
Par ailleurs, les listes d’A Gauche Toute sont parmi les moins modifiées (79,05% des listes solidaritéS et 77,77% des listes POP ont été déposées compactes dans l’urne) ; et surtout, conformément au résultat global, ce taux a augmenté depuis 2003, élection où ce même taux était de 69,81% pour solidaritéS et 69,33% pour le POP. En 1995, 67,7% des électeurs du POP et 66,8% des électeurs de solidaritéS votaient compact. En 1979, 72,3% des électeurs du POP et 77,1% des électeurs de la Ligue marxiste révolutionnaire votaient compact.
D’autre part, et en conséquence, les écarts entre les têtes de liste et les suivants ont toujours été du même ordre. Lors de la dernière élection, il y a 18448 suffrages d’écart entre la candidate arrivée première et le candidat arrivé dix-huitième ; en 2003, ce même chiffre était de 19830. En 1995, il était de 24274, et en 1979, Armand Forel avait 20821 suffrages d’avance sur la candidate arrivée en dernière position.
Autrement dit, on ne saurait discerner une tendance vers un vote de plus en plus « personnalisé », et cela encore moins chez les électeurs du POP, qui sont parmi ceux qui votent le plus compact. Au contraire, l’élection au Conseil national de 2007 a été marquée dans le canton de Vaud par un taux de votes compacts inhabituellement haut. Cessons donc de nous apitoyer sur la « pipolisation » de la politique. L’Hebdo et le 24 Heures, pour ne citer qu’eux, ont certes une lourde tendance à appréhender la politique dans ce sens, mais cela n’implique en rien que les électeurs fassent de même. Enfin, qu’il me soit permis de douter que l’avalanche de réactions provoquée par la rocade de Josef Zisyadis et Marianne Huguenin soit venue des rangs de nos 77% de votants « compact ». Là aussi, relativisons…
Merci à jean-baptiste de cette réflexion et de cette analyse.
il nous démontre à quel point nous pouvons nous laisser abuser par des “impressions” qui se révèlent fausses, tout simplement, dès qu’on gratte un peu…
voilà du tout bon boulot d’historien !
Oui, merci Jean-Baptiste pour cette savante analyse.
Un peu de raison dans un monde médiatique vendu à la droite.
Etonnant tout de même, cette propension des gens de droite à dire ce que la gauche doit faire de ses sièges (de SON siège..)
N’étant pas particulièrement acharné à la lecture des blogs, ce n’est qu’aujourd’hui (plus de cinq mois après la parution de mon analyse publiée en novembre dans “Le Temps” et “Gauchebdo”) que je découvre celui de Jean-Baptiste Blanc (mais pas sa réponse à mon analyse que j’avais lue dans Gauchebdo) et les commentaires afférents.
J’avais renoncé à répondre dans Gauchebdo pour ne pas alimenter une discussion de marchands de tapis. Les commentaires à la réponse de J-B Blanc montrant d’ailleurs bien que l’on n’avait pas compris ou pas voulu comprendre le sens de mon commentaire. Qui ne voulait aucunement contester le fait que le vote pour la gauche en général et le POP en particulier, était beaucoup plus compact que celui accordé aux autres formations politiques (en remarquant cependant que ce vote compact était beaucoup plus massif il y a encore vingt ou trente ans, dépassant souvent le 90% des listes du POP); ni contester qu’effectivement les suffrages accordés à un parti légitiment également son droit à faire une rocade de candidat pour pourvoir un siège.
Je voulais simplement souligner que cette pratique, largement utilisée dans le passé et par toutes les formations politiques, n’était pas crédible pour le POP actuel; vu le genre de campagnes électorales menées ces dernières années et essentiellement axée sur la personnalisation à outrance de l’un de ses candidats et non sur la promotion d’un combat collectif. Et, à mon avis, c’est d’ailleurs bien en raison de cette pratique que le candidat “propulsé” (J.Zisyadis pour ne pas le nommer) a échoué (car il y un ras-le-bol certain dans l’électorat de gauche face à cette personnalisation) et que Marianne Huguenin s’est trouvée dans la pénible situation de se désister alors que beaucoup d’électeurs et surtout électrices semblent l’avoir justement appuyée pour faire échouer Zisyadis. Et que ces dernier(e)s, malgré toutes les explications rationnelles et parfaitement compréhensibles de Marianne Huguenin sur son “choix renanais”, ne veulent pas accepter ou comprendre. C’était donc avant, en combattant cette tendance croissante à la pipolisation du combat politique et non pas en la confortant, qu’il fallait agir.
C’est pourquoi il était un peu malvenu de se plaindre après coup des responsabilités des medias dans cet échec (sur lesquels on s’était pourtant abondement appuyé pour promouvoir non le parti en tant que collectif mais la personne) et surtout de se revendiquer tout à coup de la pratique collective.
C’est, au-delà d’une réflexion sur les raisons de l’échec des listes de la gauche de la gauche (puisqu’on n’ose plus se revendiquer de l’extrême gauche !), surtout cette contradiction que je voulais souligner avec ce commentaire; lequel a soulevé une telle réaction haineuse du grand leader J.Z. – qui selon l’adage bien connu voit toujours mieux chez les autres ses propres défauts (voir son blog) -. qu’il ne m’avait pas semblé utile d’épiloguer sur le sujet.
Je le fais aujourd’hui (dans un moment de désoeuvrement) sachant que sans doute très peu de personnes liront ce commentaire après autant de temps et avec l’espoir que justement, vu l’éloignement, la discussion pourra être plus sereine.
André Rauber
Il est effectivement probable que peu de monde voie votre commentaire, mais cela ne m’empêche pas d’y répondre.
Je précise, pour que les choses soient claires, que mon article posté également dans Gauchebdo ne se voulait pas réellement une réponse au vôtre, mais plutôt une réflexion générale sur le phénomène de “pipolisation” et sa réalité en ce qui concerne l’acte de vote. Si je vous citais, c’était plus pour donner l’impression d’une continuité et d’une articulation dans le débat que pour véritablement répondre à votre texte. C’est probablement pour cela que vous avez l’impression que je n’avais pas compris le sens de votre commentaire.
Sinon, sur le fond, je n’ai pas grand chose à redire au commentaire que vous venez d’écrire, sinon de vous confirmer qu’aujourd’hui, celui que vous appelez “le grand leader J.Z.” a vraiment quitté la direction du navire et que le POP vaudois n’est cette fois de loin pas en voie de personnalisation de sa direction.
Jean-Baptiste Blanc