Lancée par des milieux conservateurs alémaniques, l’initiative « Souveraineté populaire sans propagande gouvernementale » est rejetée par la gauche dans un accès d’hystérie anti-UDC. Sans se rendre compte que l’UDC, malgré son soutien de principe populiste à l’initiative, est trop consciente de ses intérêts pour souhaiter sincèrement le succès de cette dernière.
PRD, PDC, PLS, PEV, PS, Verts. Tous s’associent, dans un bel élan d’unanimité, pour rejeter l’initiative « Souveraineté populaire sans propagande gouvernementale », qui limite au strict minimum les interventions du Conseil fédéral dans les campagnes de votation fédérales. Mon parti cantonal a suivi cet élan, malgré quelques voix discordantes, dont la mienne. Mais les arguments avancés par les partis opposés à l’initiative, en particulier les partis de gauche, sont d’une pertinence douteuse.
D’une part, contrairement à ce que laissent penser les contours du front d’opposition à l’initiative, celle-ci ne provient pas à proprement parler de l’UDC. D’après le Tages Anzeiger, l’initiative provient des milieux proches de l’ancien VPM (Verein zur Förderung der psychologischen Menschenkenntnis), association relativement obscure, souvent qualifiée de Psychosekte dans la presse alémanique, très active dans l’utilisation des instruments de la démocratie directe et dissoute en 2002 pour apparemment mieux renaître sous d’autres appellations. La presse de l’association, l’hebdomadaire Zeit-Fragen et sa version française (moins régulière) Horizons et débats, a effectivement participé à la récolte de signatures pour l’initiative populaire en question. Mais s’il relève du secret de Polichinelle que le VPM et ses rejetons aient des contacts privilégiés avec certains membres de l’UDC, en particulier dans l’aile la plus conservatrice et nationaliste du parti, il n’en reste pas moins que Zeit-Fragen et Horizons et débats ne sont pas une simple réplique de Schweizerzeit par exemple: dans leurs pages s’entremêlent assez curieusement des prises de position les plus caricaturalement conservatrices (exemples ici et là) et des articles qu’on peut qualifier génériquement de gauche anti-impérialiste (exemples ici et là). Cela s’explique, en partie, par le fait que Zeit-Fragen est membre du Réseau Voltaire, le réseau d’information alternative dirigé par Thierry Meyssan. Certains ne manqueront certainement pas d’y voir la confirmation de leurs fantasmes de « rouge-brun » ou « d’extrêmes qui se rejoignent ». Quoi qu’il en soit, et quoi qu’on pense du micmac idéologique typique du VPM, une chose est sûre : en tant qu’organisation, l’UDC n’est pas à l’origine de l’initiative.
Et pour cause : l’UDC n’a tout simplement pas intérêt au succès de cette initiative. Malgré sa prétendue position dans « l’opposition », l’UDC a, comme les partis bourgeois, besoin de l’autorité du Conseil fédéral pour gagner la plupart des votations. La votation la plus récente sur la réforme de l’imposition des entreprises en est l’exemple type : sans prise de position claire du Conseil fédéral, la réforme aurait très probablement été rejetée par le peuple, au grand dam de l’UDC comme du PRD et du PDC. Car l’UDC est avant tout un parti ultralibéral qui défend les intérêts de la bourgeoisie helvétique. Pour ceux qui en douteraient encore, il suffit d’observer la présence importante des parlementaires UDC dans divers Conseils d’administration. Or, le grand lobby de la bourgeoisie helvétique a très vite pris position sur l’initiative. « Le rejet de cette initiative est dans l’intérêt de l’économie. En effet, nombre de projets de réformes sont bloqués par une demande de référendum. Si on interdit toute activité d’information au Conseil fédéral, il sera aussi plus difficile de faire passer les réformes qui sont dans l’intérêt de l’économie. », dixit Economiesuisse. Difficile d’être plus clair.
Si l’UDC soutient l’initiative, c’est par contrainte de cohérence avec son discours traditionnel de défiance à l’égard de la « classe politique ». Si par hasard l’initiative était acceptée par le peuple, l’UDC utiliserait certainement bruyamment ce succès en agitant sur la coupure entre le peuple et ses représentants politiques, mais comme moindre mal.
En réalité l’initiative « Souveraineté populaire sans propagande gouvernementale » masque le conflit larvé, malgré une entente de façade, entre l’aile économique et l’aile nationaliste de l’UDC, pour qui la lutte contre l’emprise étrangère dans son sens le plus large prime sur toute considération économique. Le choix fait par les initiants des exemples d’intervention particulièrement massive du Conseil fédéral dans les campagnes de votation est parlant : « nouvelle Constitution, accords bilatéraux, armement des soldats suisses à l’étranger, loi sur le marché de l’électricité ». L’aile économique de l’UDC a défendu le deuxième et le quatrième de ces sujets aux côtés du Conseil fédéral, et se fiche bien de l’armement des soldats suisses à l’étranger, en comparaison de l’importance qu’elle donne aux réformes néolibérales qu’un silence éventuel du Conseil fédéral empêcherait, ou en tout cas freinerait.
Bref, l’UDC, en dehors de son aile la plus nationaliste, est mal à l’aise avec cette initiative. Heureusement pour elle, la gauche est tombée dans le piège du « front républicain », et la configuration des fronts permettra à l’UDC de s’en sortir à bon compte. Contre le front des partis de gauche et de droite qui s’est créé pour l’occasion, elle pourra confirmer son rôle d’opposition tout en ne « risquant » pas trop une victoire qui menacerait les intérêts des Chistoph Blocher, Peter Spuhler et autre Ulrich Giezendanner.
La gauche, qui a objectivement intérêt au succès de cette initiative, comme Economiesuisse le laisse entendre avec raison, a raté le coche. Agitant toute l’année sur le fait que l’UDC est une fausse opposition au Conseil fédéral, elle défend pourtant le Conseil fédéral et ses cinq représentants bourgeois contre une initiative qui le tairait. Allez expliquer ensuite que l’UDC n’est pas la vraie opposition !
En outre, l’objectif politique avoué des initiants est de mettre les bâtons dans les roues des projets du Conseil fédéral en matière de politique étrangère. Mais qu’on pense à l’adhésion à l’Union européenne, à la libre circulation des personnes, aux accords de Schengen et Dublin, à la « loi sur la coopération avec l’Europe de l’Est », à l’envoi de soldats suisses à l’étranger. Sur tous ces sujets, il est connu que la configuration du débat politique ne relève pas d’une simple opposition gauche/droite. Disons-le franchement, dans ces cas, la gauche combative, pacifiste et anti-impérialiste se trouve plus souvent d’accord avec la droite nationaliste qu’avec les centristes de tous bords. Pour des raisons différentes certes, mais tout de même…
Quant à l’argumentation des opposants, elle se concentre, outre l’argument de l’origine de l’initiative, sur deux points. D’une part, selon la conseillère nationale socialiste Bea Heim, « [l’initiative] fait véritablement entrer le loup dans la bergerie, car elle permettrait à des groupes financiers puissants de dominer l’opinion publique en menant des campagnes mensongères à large échelle, sans qu’aucune instance impartiale ne puisse mettre les choses au point dans le sens de la majorité démocratiquement exprimée par le Parlement. Or, il est du devoir des autorités de pouvoir intervenir pour corriger des allégations fausses diffusées lors de campagnes de votation et pour rétablir les faits. »
Ainsi donc le Conseil fédéral et les autorités seraient impartiaux, et dignes de « corriger des allégations fausses ». Si l’on pousse cette logique jusqu’au bout, le Conseil fédéral serait carrément une institution apolitique ! Ce genre d’argumentation est en réalité beaucoup plus dangereux que toute « campagne mensongère à large échelle » dénoncée précisément par l’auteure. Dépolitisant, il laisse imaginer une neutralité de l’Etat, par rapport à l’économie en particulier. Ou quand les sociaux-démocrates argumentent comme les bourgeois…
D’autre part, Bea Heim continue en affirmant que « cette initiative soutenue par l’UDC augmente encore la force de frappe propagandiste des milieux financièrement les plus puissants, leur laissant la voie libre pour instrumentaliser la démocratie à leur profit. »
Si c’était vraiment si simple, pourquoi Economiesuisse rejette-t-elle cette initiative ? Certes, la priorité absolue devrait être de poser des limites aux dépenses de campagne. Mais rejeter l’initiative parce qu’elle ne prévoit pas ce genre de limites revient à argumenter à l’envers. Aujourd’hui même, alors que les dépenses de campagnes sont illimitées, le Conseil fédéral est-il une défense contre les campagnes des « milieux financièrement les plus puissants », de l’UDC en particulier ? Répondre par l’affirmative serait oublier que lors de la majorité des votations populaires l’UDC donne les mêmes recommandations de vote que le Conseil fédéral, et confirmer une fois de plus l’UDC dans son rôle d’opposition. Au contraire, rien n’empêcherait, si l’initiative était acceptée, de continuer à militer pour une limitation des dépenses de campagne.
Cette initiative est loin d’être parfaite, mais va dans la bonne direction. Je voterai donc en sa faveur. En bonne partie aussi par acte de contestation envers le grand amour qu’une gauche à la dérive semble soudain témoigner au Conseil fédéral, en particulier à sa représentante la plus réactionnaire Eveline Widmer-Schlumpf, et au grand lobby des patrons, Economiesuisse.
Cette lecture est intéressante, mais je ne la partage pas.
Tout d’abord sur le fait que la prise de position de la gauche soit un blanc-seing au conseil fédéral. Nous avons en effet tous regretté ses prises de position partiales un jour ou l’autre. Mais il faut bien reconnaître que l’UDC, en soutenant cette initiative, n’a pas pour unique objectif d’avoir les mains libres pour lancer sa propagande xénophobes, mais surtout celui de décrédiliser les autorités démocratiquement élues, de jeter l’opporbre sur la “classe politique” dont elle fait bien évidemment partie, mais dont elle parvient à se distancer fort habilement, grâce à la mansuétude des médias à son égard… C’est dans la droite ligne de ses attaques contre Mme Widmer-Schlumpf, que la gauche défend non pour ses positions, mais pour défendre l’Etat de droit.
Quoi qu’on en dise, l’”autorité morale ” du conseil fédéral en tant qu’organe démocratique (dont on ne peut pas nier qu’elle existe, ne serait-ce que de façon minime) sera quand même bien utile lorsque qu’il s’agira de combattre l’initiative de l’UDC pour des naturalisation contraire à l’Etat de droit, car la gauche n’a pas d’argent à investir dans la campagne et ne pourra pas compter sur les milieux économique pour faire campagne, malgré leurs prises de positions en accord avec les nôtres…
Et, quand le Conseil fédéral est partial dans une campagne, à nous de démonter son argumentation, non pas en le décrédilisant comme l’UDC, mais avec des faits et des arguments. Comme lors de la campagne sur l’imposition des entreprises où il ne s’est fallu que d’un cheveu que nous ne gagnions! Contre le paquet fiscal, la libéralisation du marché de l’électricité ou la 11ème révision de l’AVS, nous avons d’ailleurs démontré que nous sommes capables de gagner, même à un contre 100.
Un dernier mot sur la libre circulation des personnes. Je ne suis pas du tout d’accord avec ton argumentation, comme quoi ce serait un devoir pour la gauche anti-impérialiste et pacifiste de s’y opposer. On peut aussi voir la libre circulation des personnes comme le début de la fin des frontières (certes, un début timide, mais un début) et surtout comme un moyen d’améliorer la lutte contre la sous-enchère salariale.
Je ne suis pas sûr que l’objectif de l’UDC avec cette initiative est de jeter l’opprobre sur la “classe politique”. L’initiative n’a pas été lancée par l’UDC en tant que telle, et ne va d’ailleurs pas faire l’objet d’une campagne massive des blochériens. Bien plus à mon avis, pour les initiants, il s’agit de mettre des bâtons dans les roues du Conseil fédéral sur les objets de politique étrangère.
Par contre, l’UDC a d’autant plus intérêt à soutenir cette initiative que la gauche s’y oppose. Quelque valables et justes que soient les arguments pour s’opposer à cette initiative, le fait que l’UDC soutienne une initiative “Souveraineté populaire sans propagande gouvernementale”, alors que la gauche s’y oppose, pose problème. Si elle est intelligente, l’UDC va argumenter pendant la campagne en montrant que la gauche est du côté des élites, du Conseil fédéral, n’est plus du côté du peuple, etc. Et la gauche perdra encore quelques voix supplémentaires au profit de l’UDC.
Certes, ces considérations ne sont pas une raison pour soutenir l’initiative, mais au moins pour faire profil (très) bas pendant la campagne.
Quant à la libre circulation des personnes, je n’ai pas dit que c’est un devoir de la gauche anti-impérialiste et pacifiste de s’y opposer! J’ai simplement dit que sur ce sujet comme sur d’autres en matière de politique étrangère, il y a souvent une partie de la gauche qui se trouve donner le même mot d’ordre que l’UDC (ou du moins son aile nationaliste), contre les partis bourgeois et social-démocrate. C’est une constatation. Mais je dois dire que j’avais en tête dans ce paragraphe surtout les votations concernant la neutralité, par exemple la question de l’envoi de soldats armés à l’étranger.